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:: TEXTES D'AUTRES AUTEURS ::


:: textes n° 7 :: Catalogue RACHEL LABASTIE / SPIRITOURS 2007 : texte JUDITH SOURIAU
Rachel Labastie observe. « Mon travail explore les profondeurs de l’âme occidentale, avec ses fantasmes et ses angoisses. » Elle regarde nos attitudes dans l’univers que nous nous sommes construit, avec ses codes, ses fantasmes et sa part d’artificialité. Elle perçoit et commente nos illusions et nos certitudes. Est-elle plus lucide que nous : l’artiste visionnaire face au monde berné ?

L’histoire personnelle de Rachel Labastie l’a conduite à s’interroger sur les notions d’aliénation et d’enfermement. Tous les enfermements possibles : enfermement physique (projet La cage), enfermement mental, conditionnement, carcan… Or nos croyances, nos certitudes en général, nous enferment. Rachel Labastie traite les besoins et les obsessions de son époque comme autant de systèmes de pensée nécessairement sclérosants. Toutes les certitudes sont des barrières ; il s’agit de les franchir, de les dépasser.

Elle a construit un travail sur les idéologies communautaires, sur la spiritualité « de masse » et la culture New Age, qui pourrait presque apparaître comme une démarche sociologique. L’artiste dit notamment être passionnée d’anthropologie. Mais la réflexion de Rachel Labastie est faite de formes : « Je suis dans la matière, pas dans les mots. »

Les aquarelles des séries Bibliothèques du Bonheur et Invitations reprennent des titres d’ouvrages et de conférences de développement personnel. Le trait doux, les couleurs pastel vont dans le sens des messages qui y sont diffusés, mettant en valeur l’harmonie, la quête d’une vie meilleure et d’un confort à la fois physique et psychique qui semble pouvoir être atteint en appliquant les bonnes recettes. L’artiste parle d’un « véritable marché de l’âme et de sa transformation » : on vend le bonheur, on offre au consommateur ravi la voie plus ou moins mystique de la félicité et de la connaissance de soi. Le traitement doucereux des aquarelles semble exacerber le propos, mais la répétition, la multiplication posent le malaise : les piles identiques de livres atteignent un trop-plein gênant, le merchandising facile pointe derrière les titres redondants. Les Invitations sont froissées, roulées en boule, et redeviennent les vulgaires prospectus que l’on reçoit et que l’on jette, dont la vanité et l’insignifiance rattrapent les hautes promesses.

Il y a toujours derrière les formes d’apparence séduisante proposées par Rachel Labastie un paradoxe, singularité dérangeante où s’articule, précisément, le questionnement de l’artiste. Ainsi L’Avion (2007) est une métaphore de l’envol - élévation et dépassement ; il porte l’idée – récurrente dans l’œuvre de l’artiste - de départ et d’ailleurs : un ailleurs rimbaldien. Mais le medium contraste avec la technologie supposée de l’avion : c’est un avion en papier, radeau vain d’une fuite impossible, boat-people spirituel où l’envol reste symbolique. Les tracts se superposent, s’amoncellent en un poids qui contredit l’idée même de départ. L’avion est trop lourd pour décoller, les mots pèsent de la surenchère des messages : c’est un rêve impossible qui se trouve ici matérialisé, et son échec est prévisible.

Dans la série Spiritours (2006), Rachel Labastie manipule un ensemble d’images et de mots à la tonalité ésotérique et spirituelle, empruntés à la culture New Age. L’instrumentalisation mystique du corps croise des slogans de valorisation et de dépassement de soi, autour du mythe d’un au-delà chargé de toutes les valeurs inaccessibles au monde réel. Ces motifs sont projetés sur un volume éclairé de l’intérieur, selon un mouvement circulaire très lent, comme ces lanternes magiques qui bercent les enfants. Cette fois, c’est nous qui sommes bercés : les images glissent, les formes sont dilatées, deviennent incertaines. Le regard se perd dans le mouvement hypnotique du cube – de même que dans le mouvement, tout aussi hypnotique, des colonnes du Temple (2006, installation vidéo), qui se détruisent et se reconstruisent sans cesse. C’est précisément dans les interstices entre les images, dans les zones d’ombre entre les mots, que se glisse un malaise. L’assurance revendiquée des slogans se trouve fragilisée par une impression de déséquilibre. Quelque chose flanche derrière le vocabulaire très construit de l’idéologie ; de même que les motifs se déforment, les certitudes s’étiolent, se fragilisent. Une place se fait jour pour l’inconnu et la crainte dans ces images fuyantes, irréelles. L’atmosphère se trouve finalement chargée non seulement de couleurs et de lumière, mais du poids des mots et du sens des figures. Un univers fantasmagorique qui se révèle pesant, inconfortable, presque menaçant.

La manipulation de paradoxes et le jeu sur l’ambiguïté et la dualité intrinsèque des choses étaient présents l’œuvre de Rachel Labastie avant sa convocation de thématiques spirituelles et culturelles. Le rideau, pièce de 2002, contredit nos attentes : une fluidité qui n’en est pas, transparence opaque, impression de mouvement déjouée par la densité de la pièce, qui repose au sol au lieu d’être suspendue. La résine mime la légèreté du tissu ; l’objet semble décliner la matière, toutes les matières, du voile au verre. L’artiste joue précisément de l’ambiguïté entre le poids matériel de l’objet et l’idée de mouvement et de légèreté que nous y associons spontanément. Dans la vidéo Sculpture, de 1999, une lourde silhouette en plâtre à la pose typique de l’Antiquité grecque se révèle dans une brume sombre qui la rend incertaine. Comme pour Le rideau, la forme est équivoque : l’image projetée est fixe mais la fumée la construit et la déconstruit ; elle paraît en mouvement. Rachel Labastie dit avoir voulu créer une sculpture qui ait un temps donné et pas de matérialité, paradoxalement. Comme dans le Temple, c’est une éternelle reconstruction ; le processus est infini, toujours recommencé, presque hypnotique.


Son travail sur les sectes et les idéologies communautaires s’inscrit dans une réflexion plus générale sur les phénomènes de groupe. Dans sa démarche récente, Rachel Labastie reprend les motifs et les couleurs des comprimés d’ecstasy distribués dans les rave parties, qu’elle décline en prenant le parti, avec une prétendue naïveté, de leurs qualités formelles : palette de couleurs pastel, symboles gais et élémentaires, messages plaisants… Une esthétique ludique, volontairement dédramatisante, se trouve ici énoncée. Il y a bien sûr toute une stratégie de merchandising qui se construit derrière les motifs enfantins, souvenir des bonbons et autres friandises aux effets simplement légers, source d’euphorie sans danger. Que devrait-il y avoir de dangereux derrière ces formes et textures enjôleuses ? La démarche, ici, ne porte pas sur la reproduction mais bien sur une désignation : absurdité, engourdissement monumental qui ne semble tel que parce qu’il est agrandi. Par ironie (amère ?), Rachel Labastie fait de ces motifs des blasons, bas-reliefs anachroniques à la sacralisation déplacée, et une statuaire presque en deux dimensions.


La pertinence des œuvres de Rachel Labastie se trouve-t-elle précisément dans le questionnement qui se profile dans ses formes, entre chacun de ses motifs ? La critique est insidieuse mais bien présente, doucement suggérée. Pourtant l’émotion première demeure sensible, à l’image du flottement du sujet qui se retrouve bercé, un peu chaviré, dans le mouvement répétitif et saturant des colonnes du Temple s’érigeant et disparaissant. Les colonnes tiltent et le sommet sautille, le sol laqué accentue le reflet constaté : c’est une médiation avant tout physique. On retrouve la construction et déconstruction incessantes de Sculpture. L’espace érigé fonctionne comme une synecdoque d’architecture et une référence à l’espace d’exposition avec ses limites nécessaires, placer ceci là-bas, faire tenir cela ici ; les colonnes se cognent au plafond, rapetissent et s’érigent de nouveau. Le rapport est constructif, c’est celui du bâti, de la surface, avec une appréhension physique : le corps qui mesure et se place.


L’œuvre de Rachel Labastie présentée à l’Espace Arts Plastiques de Vénissieux est une interrogation continue, progressive, qui s’inscrit à la fois en discursivité et en physicalité : un double rapport à perpétuer.

Judith Souriau "Avec la complicité de Laurent Le Bon"


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Rachel Labastie is an observer: "My work explores the depths of the Western soul, with its fantasies and anxieties." She examines our attitudes in this universe we have made for ourselves: our codes, our dreams, our share of artificiality. She perceives and comments on our illusions and our certainties. Is she more perspicacious than us – a visionary artist in a blinkered world?

Labastie's personal history has led her to reflect on the concepts of alienation and confinement; every possible form of confinement: physical confinement (with her project La Cage), mental confinement, conditioning, constraints… For her, we are confined by our beliefs, and by our certainties in general. The needs and obsessions of our age are, inevitably, stultifying systems of thought. All certainties are barriers that need to be traversed, overcome.

Labastie's work on communitarian ideologies, "mass" spirituality and New Age culture has an almost sociological feel to it; and she expresses a keen interest in anthropology. But her thinking is comprised of forms: "I'm in matter, not words."

The watercolours in the series Bibliothèques du Bonheur and Invitations borrow their titles from books and lectures on personal development. The soft lines and pastels reinforce the messages they convey, placing the emphasis on harmony and aspirations to a better life, along with a sense of wellbeing, both physical and mental, that is seemingly attainable by the application of the right principles. Labastie talks about "a genuine market of the soul, and its transformation". Happiness is on offer, and the enchanted consumer is shown a more or less mystical path to fulfilment and self-knowledge. The equanimity of the watercolours seems to accentuate their content, but the effects of repetition and multiplication generate uneasiness: the identical piles of books attain an unnerving point of excess, with facile commercialism lurking behind the redundant titles. The Invitations are crumpled into balls. They are vulgar leaflets, to be thrown out instantly, their lofty promises deflated by their vanity and triviality.

Underlying Labastie's seductive forms there is always a paradox, a disturbing singularity on which she hangs a question. L'Avion (2007), for example, is a metaphor of flight, going higher and further. It contains a suggestion – which is recurrent in her work – of departure, a Rimbaud-style "elsewhere". But the medium stands in contradiction to aeronautic technology: it is a paper plane, an impractical lifeboat that makes escape impossible for spiritual refugees whose take-off is purely symbolic. The pamphlets are superimposed, piled up in a mass that belies the very idea of departure. The plane is too heavy to fly; the messages are laden down by the words. It is an impossible dream that is instantiated here, and its failure is predictable.

In the Spiritours (2006) series, Labastie manipulates a set of images and words that take their esoteric, spiritual tone from New Age culture. The mystical instrumentalisation of the body combines slogans of self-enhancement and transcendence that hinge on the myth of another world permeated by values that are absent from the real world. These motifs are projected onto a cube that is lit from inside and in slow rotation, like a magic lantern lulling a child to sleep. But in fact it is the viewer who is lulled. The images slide by, and the forms are dilated, verging on ambivalence. The eye is drawn into the hypnotic movement of the cube, as in the (equally hypnotic) movement of the columns in the video installation Le Temple (2006), which are continually being destroyed, then remade. And it is in the interstices between the images, in the grey areas between the words, that disquiet arises. The asserted assurance of the slogans is undermined by an impression of imbalance. Behind the highly constructed vocabulary of the ideology, something is going awry. Just as motifs are deformed, certainties wither and wilt. There is room for the unknown, and for fear, in these fleeting, unreal images. The atmosphere, in the end, is not just suffused with colour and light, but also with the weightiness of words, and a sense of figures. It is a phantasmagoric universe that is also oppressive, uncomfortable, almost threatening.

Manipulations of paradox, ambiguity and intrinsic duality were already present in Labastie's work before she became involved with spiritual and cultural thematics. Le Rideau (2002) runs counter to our expectations, with fluidity that is not what it seems, opaque transparence, and an impression of movement that is negated by the density of the piece, which rests on the ground rather than being suspended. The resin mimics the lightness of fabric, and the object seems to run the gamut of possible materials, from gauze to glass. Labastie plays on the contrast between the material weight of objects and the idea of movement and lightness that we spontaneously associate with them. In the video Sculpture (1999), a heavy plaster silhouette in a typical Grecian pose is seen in a dark fog that attenuates its definition. Its form, like that of Le Rideau, is equivocal. The projected image is fixed, but it is constructed and deconstructed by smoke, and appears to be in motion. The artist says she wanted to make a sculpture that would last a given length of time, and would also, quixotically, have no materiality. As in Le Temple, there is eternal reconstruction. The process recommences over and over again, almost hypnotically.

Labastie's work on sects and communitarian ideologies is part of a more general enquiry into group phenomena. In her recent work on the motifs and colours of Ecstasy tablets passed round at rave parties, she dwells, with mock-naivety, on their formal qualities: a range of pastel colours, cheerfully elementary symbols, pleasant messages, etc. It is a playful aesthetic, deliberately undramatic, though naturally there is an entire marketing strategy behind the childish motifs – memories of sweets and other innocuous delicacies, sources of harmless euphoria. What danger could there be in these engaging forms and textures? The approach does not, of course, have to do with reproduction, but with designation: absurdity, monumental numbness that does not seem to be so because it is enlarged. And there is a (bitter?) irony about the fact that these motifs have been turned into heraldic devices, anachronistic bas-reliefs endowed with inappropriate sacredness, and statuary that is almost two-dimensional.

Is the relevance of Labastie's works to be found precisely in the questioning that comes through in her forms, between her different motifs? This is an insidious critique, but clearly present, subtly suggested. And yet the first emotion is sensorial, like the vacillation of the subject that sways and teeters in the repetitive, saturative movement of the columns in Le Temple as they loom up and disappear. They tilt, they rise and fall, while the gleaming floor highlights the observed reflection. It is a physical mediation, first and foremost. The incessant construction and deconstruction of Sculpture can be seen here once more. The erected space functions as a synecdoche of architecture and a reference to the exhibition space, with its necessary limits (put this over there; set that thing down here). The columns strike the ceiling, lengthening and shortening. The relationship is constructive, being that of edifices or surfaces to the physical apprehension of the body as it measures and takes up its position.

The exhibition of Rachel Labastie's work at L'Espace arts plastiques in Vénissieux constitutes a continuing, progressive form of questioning that partakes of both the discursive and the physical, in a duality to be perpetuated.


Judith Souriau
(with suggestions from Laurent Le Bon)
Traduction : John Doherty




 Auteur : Rachel  Transférer ce texte par email  Imprimer cette page 20/09/2007 à 09:32


 
 
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