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:: TEXTES D'AUTRES AUTEURS ::


:: textes n° 5 :: RACHEL LABASTIE / CECILIA BEZZAN janvier 2009
Loin de tout artifice, Rachel Labastie élabore patiemment un répertoire d’objets, qui interrogent les formes contemporaines d’aliénation. Au premier coup d’œil, l’apparence du travail rassure ; les formes sont lisses, bien faites. Alors que le temps s’égrène, le doute ne tarde pas à s’infiltrer de manière pernicieuse. Un pas de recul quasi spontané fait prendre conscience… et s’il n’était pas question de ce que je vois ?
A travers diverses stratégies, Rachel Labastie explore la dimension fantasmatique des sciences occultes, tente de lever le voile sur « ce courant de mondialisation spirituelle, qui à la manière d’un miroir de notre époque, reflète ses malaises, ses craintes, ses angoisses mais aussi sa crédulité, ses espérances ».
Dans une société fascinée par le mythe de l’éternelle jeunesse avec ses attributs de beauté et de performance, l’artiste pointe l’attrait opéré par le marketing du bien-être, qui offre sous de rassurantes appellations divers outils placebos ne traitant les blessures de l’âme que de manière superficielle, engrangeant de facto le produit financier de multiples insatisfactions et frustrations.

Avec la « Bibliothèque du bonheur » (2006), Rachel Labastie reproduit pléthore de couvertures d’ouvrages aux intitulés vendeurs d’un mieux être prophétique. Les aquarelles et leur palette doucereuse interpellent l’attention, semblant souligner la somnolence de l’esprit en quête de spiritualité low tech. Dans le même registre, « Voyage vers l’éveil » (2007), un avion en papier, pliage big size confectionné à partir de multiples tracts d’invitations à des stages et séminaires de développement personnel, parle à la fois du désir d’envol et du souhait d’échapper au carcan de la pensée. Ailleurs, la mise à distance hors contexte psychologique révèle l’idiotie des paroles dites émancipatrices, telles que présentées dans la série d’aquarelles « Invitations » (2007), reproduisant des publicités froissées, parfois délavées par la pluie. Evolution dans la « Série Terres » (2008) où les volumes indissociables des cinq blocs de livres anciens reproduits en terre cuite ne présentent plus aucune écriture : pas de titre, ni d’auteur, juste des symboles (croix, étoile, carré) inscrits dans la chair du « cuir », qui insistent sur l’aspect inaccessible de savoirs énigmatiques.
Plus qu’une idée fixe, une obsession, Rachel Labastie semble attirer l’attention sur ces icônes superfétatoires, qui disent le trouble d’une société, dressant le constat de la perte d’un bien être et de l’urgence d’y remédier. L’artiste n’hésite pas à rapprocher les pilules du bonheur « Viagra », « DHEA » et « Prozac », qu’elle nomme ironiquement « Les 3 Vertus » (2006) de cette profusion de représentations littéraires « New Age ». Cette aliénation « vertueuse » renvoie aux images préconçues de dépassement personnel, qu’elles concernent l’idée de pouvoir, l’idéal charismatique, le besoin d’être « smart » à tout prix, qui fusionnent dans le registre du clubbing de « Pills » (2007), pilules extasiques over size aux couleurs acidulées, frappées du sceau de la sensation adéquate à engloutir pour un « good feeling » : un papillon, une étoile, une couronne, un diamant.

Source de résonances métaphoriques, le travail de Rachel Labastie produit une tension. L’imaginaire se déploie par à coups, se heurtant aux images, aux objets, cherchant à dégager un espace de liberté, une respiration dans ce qui procède d’un enfermement séduisant, d’une prison sociale, qui tous les jours façonne de nouvelles victimes. L’air de rien, une sculpture alerte : « Cage » (2007), une prison réfrigérante d’une beauté minimale. Cette sculpture, qui évolue selon les conditions ambiantes de température et d’humidité de l’air, varie selon la fréquentation du lieu. Le diamètre des barreaux de glace augmente de manière non uniforme, jusqu’à former bloc. Faut-il voir dans l’émergence de cette cage à chaque fois différente mais toujours gangrenante la constante appétence de la pensée humaine à se soumettre ? Peut-être. Ce qui est plus sûr toutefois est l’enjeu équivoque du travail, l’ambiguïté extrême avec laquelle le propos critique demeure empreint d’une curiosité renouvelée, révélant pour le moins une certaine fascination.

Avec « Entraves » (2008), éléments d’attaches destinés à des esclaves fabriqués en porcelaine blanche, Rachel Labastie rend la problématique plus sensible encore. Selon l’artiste, « la fragilité des liens représentés implique un consentement ». Tandis que les outils de supplice et de rétrogradation humaine se regardent perversement comme de délicats bijoux, la non couleur blanche plaide volontiers pour leur aspect irréel : une manière d’exprimer qu’il ne faut pas se fier aux apparences. Remarquons aussi que parfois Rachel Labastie n’hésite pas à utiliser un procédé semblable aux enseignements doctrinaires pointés du doigt. L’opposition entre l’objet représenté et le matériau utilisé semble refléter la contradiction entre les messages propagandistes de bien-être et de liberté et le sentiment de dépendance, la perte de confiance en soi qu’ils génèrent. En ce sens, l’action d’une parole sur une personne peut se révéler beaucoup plus forte qu’il n’y parait. La menotte en porcelaine à l’image de la « bonne parole » ressassée sur les ondes se révèle tout aussi dangereuse qu’un instrument de rétention. Aussi l’œuvre n’est-elle pas sans rappeler « Temple » (2006), une installation vidéo faisant apparaître au rythme d’une musique lancinante le mouvement ascendant et descendant de huit bandes blanches, dessinant les barrettes d’un système audio ou les colonnes d’un temple antique. L’artiste pointant là l’univers médiatique assénant à coups de boutoirs l’idée de liberté dans un flot de paroles quasi évangéliques pourtant bien éloignées du libre arbitre.

Si les aquarelles cernaient plus directement la culture New Age avec ses formes de conditionnement de la pensée, les travaux récents interrogent de manière plus subtile l’aspiration d’être autre, l’incompréhension d’être soi et la difficulté d’y remédier. Bien que présente dans « Ailes » (2008), ailes d’ange en céramique émaillée blanche, dont la délicatesse du travail accroît la vulnérabilité, la dimension métaphorique de l’envol se heurte paradoxalement à la pesanteur du matériau. Déjà palpable dans « Sculpture » (1999), - une vidéo projetée sur le nuage s’élevant d’un fumigène, où l’image d’un nu féminin apparaissait et disparaissait de manière incessante au gré du mouvement de la fumée-, la fragilité de l’équilibre de construction spirituelle se retrouve plus spécifiquement exprimée dans « Chapelle » (2009), structure en bois lamellé du lieu de recueillement. Repliée sur elle-même, à l’image de persiennes fermées, elle ne (se) laisse aucune possibilité d’ouverture, préférant le chemin d’une régénérescence intérieure coupée du monde.

Cécilia Bezzan


Janvier 2009


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In a very straightforward way, Rachel Labastie patiently works out a collection of objects which question the contemporary forms of alienation. At first glance, the work's appearance has a soothing effect; the forms are smooth, well shaped. Yet as time ticks on, doubt soon finds its pernicious way in. An almost spontaneous step back helps you realise… what if it had nothing to do with what you are seeing?
Rachel Labastie implements various strategies in order to explore the fantastical dimension of the occult, and tries to lift the veil on “this trend of spiritual globalisation, which mirrors our time's discomforts, its fears, its anguishes but also its credulity, its hopes”.
Our society's fascination for the myth of eternal youth and its natural corollaries that are beauty and performance brings the artist to point at how efficiently marketed the smooth industry of well-being is. The tranquillising names of numerous placebos, that treat the wounds of the heart but superficially, help ensure quiet financial benefits over our manifold dissatisfactions and frustrations.

With “Bibliothèque du Bonheur” (“Library of Happiness”, 2006), Rachel Labastie reproduces a plethora of book covers, the titles of which prophesy a greater well-being to come. The watercolours and their sugary palette seem to direct the viewer's attention towards the drowsiness of a spirit in search for low-tech spirituality. Within the same register, “Voyage vers l'éveil” (“A travel towards awakening”), a giant paper airplane made out of a number of leaflet invitations to personal enhancement training courses and seminars, simultaneously evokes an urge to fly away and the wish to escape the mind's shackles. Elsewhere, eyeing those creased, sometimes rain-soaked advertisements out of their initial psychological context reveals the idiocy of their so-called emancipatory words, as is presented in “Invitations” (2007), a series of watercolours. An evolution in the “Earthen series” (“Série Terres”, 2008) where the five blocks of old books reproduced out of terracotta show indissociable volumes that are totally devoid of any writing: no title nor author, nothing but symbols (cross, star, square) inscribed in the flesh of “leather”, underlining the unattainable essence of an enigmatic knowledge.
Staging an obsession rather than an idée fixe, Rachel Labastie seems to draw our attention to these superfluous icons that are the symptoms of a troubled society, thus acknowledging the loss of a certain well-being and how urgently it needs curing. The artist makes a bold parallel between the happy pills such as “Viagra”, “DHEA” and “Prozac” - ironically named “Les 3 Vertus” (“The 3 Virtues”, 2006) - and that profusion of “New Age” literary embodiments. This “virtuous” alienation calls to the preconceived images of self-improvement, whether they deal with power, an aesthetic ideal or the need to be “chic” whatever the cost; they amalgamate in the clubbing style of “Pills” (2007) with those ecstatic, oversize acid pills that are sealed with the “good feelings” you may want to absorb: a butterfly, a star, a crown, a diamond.

A source of metaphorical echoes, Rachel Labastie's work instils tension. The imagery's flow is disruptive, it breaks up against the images and objects, looking to release a space of freedom, a breath within what consists of an attractive seclusion, a social prison that is ever fashioning some new victims. A seemingly innocuous sculpture gives a warning: “Cage” (2007), a cooling prison of a minimalist beauty. This sculpture is sensitive to the air's temperature and humidity and thus varies according to the frequenting of the place. The diameter of the ice bars grows ununiformly until they form blocks. Are we supposed to see in the ever different yet permanently toxic emergence of this cage the human mind's constant craving for submission? That may be so. What you certainly will spot though is the equivocal import of the work, and the extreme ambiguity that mixes the criticism with a renewing curiosity, which is at the very least the sign of a certain level of fascination.

With “Entraves” (“Shackles”, 2008), elements of slaving shackles made out of white porcelain, Rachel Labastie makes the issue more tangible still. According to the artist, “the brittleness of the depicted bonds implies a consent”. While the tools of torment and human degradation are perversely looked at as if they were delicate jewels, their uncoloured whiteness makes them look unreal, as if to say that appearances should not be trusted. Let us also notice that Rachel Labastie sometimes uses a process that is all similar to the very doctrinaire teachings she is pointing at. The opposition between the depicted object and its material seems to reflect another contradiction between the propaganda messages about well-being and freedom on one hand, and the feelings of dependency and loss of self-confidence they generate on the other hand. A single word may weigh on a person more heavily than it would seem. The porcelain shackle, not unlike the “good word” heard over and over on the radio, appears quite as dangerous as an instrument of retention. This is why this work can be linked with “Temple” (2006), a video installation that reveals to the rhythm of a throbbing music the up-and-down movement of eight white strips, drawing the bars of a stereo system or the columns of an antique temple. The artist gives thus clues as to how the mass-media constantly hammer the idea of freedom, while drowning it in a flood of gospel-like words that range quite far from free will.

Whereas the watercolours drew a more direct approach to the New Age culture with its mind conditioning ways, the recent work moulds a more subtle questioning of the wish to be a different self, how non-understandable being oneself is, and how hardly curable it all is. In “Ailes” (“Wings”, 2008), white enamelled ceramic angel wings all the more vulnerable as they are delicately worked on, the metaphorical dimension of the flight finds its paradoxical limit in the material's heaviness. Already palpable in “Sculpture” (1999), - a video projected on the rising cloud of a smoke grenade, where the image of a feminine nude ceaselessly appeared and disappeared, following the movement of the smoke -, the fragility of the balance of spiritual construction is more specifically expressed in “Chapelle” (“Chapel”, 2009), wooden laminated structure of a meditation place. Folded up on itself, like closed shutters, it leaves (itself) no way towards the outside world, preferring the path of a self-exiled inner regeneration.

Cécilia Bezzan
traduction : Hervé Couvert

 Auteur : Rachel  Transférer ce texte par email  Imprimer cette page 23/02/2009 à 15:31


 
 
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